C’est depuis les coffres à jouets que Barbie a assisté au développement des crèches en France. Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’a rien à en dire. Retour sur 60 ans de cohabitation entre la star du jour et nos institutions préférées.
Barbie ne fait pas grand-chose, et surtout pas son âge (elle est tout de même née en 1959). Elle débarque en 1963 à la foire de Lyon, dans une France jeune et pleine de bébés, un pays de Cocagne pour l’industrie du jouet. Jeune parce qu’alors les moins de vingt ans dépassent le tiers de la population, ils n’ont jamais été aussi nombreux depuis 1914. Pleine de bébés parce que la natalité y est encore forte : 18,2 pour mille, contre 10,4 aujourd’hui. Le décrochement viendra en 1974. En attendant, les petits de moins de trois ans sont 2,6 millions, pour une population de 48 millions d’habitants (ils sont aujourd’hui 2,2 millions, sur un total de 68 millions).
Barbie, les bébés, c’est pas son truc, une conformation du bassin peu favorable, paraît-il. Et puis, Barbie prend désormais la pilule ! Inventée en 1954, d’abord testée sur des portoricaines, on ne sait jamais, elle est prescrite aux USA à partir de 1960. Elle y sera autorisée pour les femmes mariées en 1965, pour les autres en 1972. En France, on y est pas encore : la première loi Neuwirth est de décembre 1967, la seconde, qui élargit les prescriptions, de 1974. Le Vatican s’étrangle et condamne la contraception dès 1968. Mais enfin le mouvement est là : la maternité n’étant plus leur seul horizon, les petites filles ne se projettent plus sur le même écran et leurs poupées ne sont plus des bébés.
Barbie travaille, qu’est-ce que vous croyez ? Bien sûr, elle ne fait pas n’importe quoi : astronaute, femme d’affaire, scientifique, agent secret, danseuse étoile, vétérinaire, infirmière ou hôtesse de l’air (pour l’uniforme). Elle peut se le permettre, d’abord parce qu’elle est HPI, mais aussi par ce que la France baigne dans le plein emploi pour encore une dizaine d’années. C’est un choix, elle aurait aussi pu rester à la maison avec Ken et ses autres animaux domestiques. Après tout, les femmes représentent alors moins de 30 % de la population active (elles sont aujourd’hui 49%). Mais ce n’est pas son genre, Barbie veut absolument s’inscrire dans l’évolution qui s’amorce, et qui va accompagner la tertiarisation de l’économie, augmenter le revenu des familles, les ventes de jouets et de vêtements, et faire monter à l’agenda politique la question de la garde des enfants.
Les crèches des Barbie girls
Nous y voilà. Après-guerre, les crèches ont encore l’image d’institutions charitables, destinées aux nécessiteux, aux « filles-mères » et autres cas sociaux. Vingt ans après, elles sont réclamées par quasiment tous les partis politiques.
Les médecins donnent leur feu vert. Les crèches ne sont plus des bouillons de culture mais des lieux de vigilance sanitaire. Les services de protection maternelle et infantile sont réorganisés en 1962. La mortalité infantile est en décroissance continue : elle est de 22 pour mille en 1965, contre 52 pour mille quinze ans avant, et 10 pour mille quinze ans après. Cela fait déjà dix ans que les enfants sont vaccinés (BCG), et leurs mères ont progressivement accès aux tests de grossesse et à l’échographie. La crèche devient le lieu d’une compétence précieuse, d’autant qu’elle concentre le regard médical et celui des éducateurs. La puériculture est le sujet du moment : J’élève mon enfant, le best-seller de Laurence Pernoud, reçoit le prix de l’Académie de médecine en 1966.
C’est que les psys aussi valident l’accueil collectif. Depuis peu, ils sont partout : Freud pointe son cigare au cinéma et au théâtre, et cause dans les romans de gare et les émissions de radio. Les Tontons flingueurs ont des nervous breakdown, et les épouses modèles partent en cures de sommeil. Lacan préside la Société française de psychanalyse, avec Dolto comme vice-présidente. Le bébé est désormais une personne, et ses parents, des analysants potentiels. On murmure que même Barbie est parfois sujette à la fatigue d’être soi : Barbie-turiques ?
Bien évidemment, les pouvoirs publics prennent acte de cette nouvelle et formidable demande sociétale. La grande réforme de la Sécu de 1967 créé la branche Famille. En 1970, les Caf versent les premières « prestations de service » aux établissements d’accueil, et lance l’opération « 100 millions crèches », renouvelée en 1974. C’est parti pour 60 années de soutien financier, bon an, mal an, jusqu’à la convention Etat-Caf 2023-2027, et ses milliards d’euros.
En 60 ans, Barbie a bien évolué, les crèches aussi.
Les deux ont considérablement gagné en popularité. Barbie a su se faire une place dans la plupart des familles, les crèches dans nombre de communes. Elles sont 12 600 aujourd’hui à être subventionnées par les Caf, pour environ 420 000 places. Depuis 2010, s’y ajoutent des micro-crèches, petites structures d’initiative privée dont le suivi relève de la mycologie. Le nombre de places en crèches augmente d’année en année, bien sûr jamais assez vite et pas toujours là où il le faudrait, malgré une succession de dispositifs d’incitation financière vertueux et complexes, et finalement peu efficaces. Restent terres de conquête les quartiers sensibles et les communes pauvres (et réciproquement).
Barbie n’a pas ce problème, elle a des potes chez Lidl. Démocratique et populaire, elle est aussi fondamentalement inclusive : elle a des copines plus bronzées qu’elle dès 1968, une autre en fauteuil roulant en 1998 (un accident de ski à Courchevel, rien de grave, elle est vaccinée contre la polio depuis 1964), une ronde en 2016, une trisomique en 2023… Si elles ont encore leurs deux yeux, c’est bien parce que le marché des fillettes cyclopes est peu significatif. Blague à part, il y a une réelle volonté d’universalisme chez Barb, vous pouvez me croire, bien au delà de ces considérations mercantiles. Pareil pour les crèches, qui sont vivement encouragées à accueillir les enfants porteurs de handicap, – un bonus financier a été mis en place en 2019 -, et à adapter leur fonctionnement pour rompre l’isolement des familles, faciliter les progrès de ces enfants et confronter les autres à l’hétérogénéité du corps social et à la diversité de leurs congénères.
Enfin, Barbie est évidemment écolo. Elle a parfaitement compris le principe du recyclage des plastiques. Moins celui du consumérisme, son activité principale consistant toujours à se faire coiffer et habiller (on peut aussi la déshabiller mais cela n’a vraiment pas beaucoup d’intérêt, croyez-moi). De leur côté, les crèches deviennent vertes, s’habillent de bois, proscrivent les peintures agressives (est-ce bien le cas de Barbie ?), analysent l’air ambiant. Toutes ne méritent pas un écolabel, mais on avance : écomatériaux, énergie, déchets, jusqu’aux couches lavables de Bruxelles ou de Sarrebourg.
Barbie avec nous !
Cela fait donc 60 ans que Barbie accompagne le développement des crèches en France, et c’est avec une certaine émotion qu’elle contemple le chemin parcouru en finalement peu de temps, une vie de poupée. Avec émotion mais pas sans inquiétude. Avec inquiétude mais pas sans enthousiasme. Moi qui la connais bien, je sais combien elle est lassée du sinistre ricanement des déclinistes qui s’entend jusque dans notre secteur.
Bien sûr, la France a la natalité dans les chaussettes, les crédits publics chez ma Tante, la décentralisation hésitante etc. Mais les acquis sont impressionnants, les crèches bénéficient toujours d’un consensus politique miraculeux, et d’une équipe de France (nous tous : les professionnels, les collectivités, les Caf et l’État, les opérateurs…) nombreuse et puissante.
Et puis Barbie est prête à nous aider, à chausser ses bottes de cheval et à retrousser les manches de son caraco en rayonne, s’il en avait.




