Qu’on en soit ravi ou pas, les crèches restent des crèches, et non pas des « établissements d’accueil du jeune enfant ». Malgré leurs 180 ans d’âge, force est de constater qu’une « gêne sémantique » subsiste à leur égard, et il est temps d’y remédier.
C’est l’inventeur des crèches, le juriste Firmin Marbeau, qui a baptisé crèche les crèches, en référence à l’imagerie de Noël. Rien d’étonnant à cela : Firmin était un fervent catholique, et puis il avait grandement besoin de l’appui de l’Église pour développer son projet. La pertinence ces « asiles pour petits » fût âprement débattu pendant le demi-siècle qui suivit, mais pas leur nom, qui sembla convenir à tout le monde.
En fait, le mot crèche vient d’un vocable haut-allemand qui signifie panier. Le nom fût d’abord donné à une mangeoire pour bestiaux, c’est d’ailleurs la définition que donne le Littré (1863). Puis, par extension, à tout abri pour les animaux d’élevage : début XIXe, les Bretons disaient encore « crèche à cochons » pour désigner une porcherie. Les Chrétiens se saisirent du mot vers 1223 pour désigner le premier berceau du Christ, une mangeoire donc. Et Marbeau en 1844 pour nommer l’établissement d’accueil qu’il avait créé dans le village de Chaillot.
A la fin du XIXe siècle, le consensus est à peu près acquis sur l’utilité de ces établissements, qui commencent à être nombreux. La Troisième République n’apprécie pas la référence religieuse, et les crèches basculent très largement dans l’orbite municipale, pour des raisons politiques, mais aussi pour des questions de locaux, on y reviendra. Peu importe, le service public de la petite enfance était né (si, si !).
Le mot de crèche subsistera malgré tout : il est continûment utilisé dans les textes juridiques depuis 1862 (décret du 26 février portant adoption du règlement des crèches), jusqu’en 1974 (décret du 15 janvier portant réglementation des pouponnières, des crèches etc.).
1981 tente de laïciser le vocabulaire. Certes, la CNAF crée en 1983 des « contrats-crèches », mais le terme disparaît des titres des décrets à compter de celui du 1er août 2000, relatif aux établissements et services d’accueil des enfants de moins de six ans. Malgré tout, il reste aujourd’hui présent dans les codes, que ce soit celui de la santé publique, de l’action sociale et des familles, du travail, des impôts, de la sécurité sociale etc.
Il faudra un bon siècle pour nettoyer tout cela. D’autant qu’on ne sait pas vraiment par quoi remplacer le mot. Par un sigle ou une périphrase technocratique : établissement d’accueil du jeune enfant (EAJE), multi-accueil ? Visiblement, ça ne prend pas, il suffit de lire la presse de ces temps-ci.
Nos crèches d’aujourd’hui, qui sont, comme chacun sait, attrayantes et appréciées, performantes et contrôlées, en tout cas certainement pas innommables, restent mal nommées. Citoyens lexicomanes, dicopathes et néologistes, à vos crayons, le concours est lancé.
Et par pitié, évitez toute allusion aux mangeoires et aux porcheries.




